Chez Safran, drone ne rime plus avec Patroller. Au 7 novembre 2026, le grand drone de renseignement commandé en 2016 pour l’armée de Terre a été arrêté dans sa forme initiale, et le groupe vend surtout ce qui équipe les drones des autres ou ce qui les neutralise : caméras, centrales de navigation, turboréacteurs et le système anti-drones Skyjacker.
Le calendrier récent le confirme. Le 3 novembre, au salon Euronaval, Safran Power Units annonçait les moteurs d’un drone cible supersonique. Le lendemain, Safran Electronics & Defense signait avec le britannique MSI-Defence Systems un accord sur des tourelles anti-drones. Pour la défense française, ce glissement de l’engin vers l’équipement a un prix, que le Parlement compte en années de retard.
Safran drone : capteurs, navigation, moteurs et anti-drones
Pour comprendre le sujet Safran drone, il faut suivre deux filiales. Safran Electronics & Defense fait l’optronique, la navigation inertielle, l’IA embarquée et les systèmes anti-drones. Safran Power Units, filiale de Safran Helicopter Engines, fabrique des turboréacteurs « destinés aux missiles et drones cibles ».

Le tableau reprend les produits de Safran (drones, anti-drones, moteurs) mis en avant depuis un an. Une seule plateforme complète y figure. C’est celle qui s’arrête.
| Produit | Ce que c’est | Dernière annonce | Client ou partenaire |
|---|---|---|---|
| Patroller | Drones de renseignement, 5 aéronefs par système | 13 mai 2026 : l’armée de Terre parle d’« échec » | Armée de Terre |
| Skyjacker Advanced | Anti-drones par leurrage GNSS | 15 juin 2026 : contrat signé | Pays européen non nommé |
| Land OmniGuard | Chaîne anti-drones sur véhicule | 16 juin 2026 : premier contrat | Acteur européen non nommé |
| VIGEO | Viseur pour canon naval de 30 mm | 4 novembre 2026 : livraisons en 2027 | MSI-Defence Systems |
| Euroflir 610 | Boule optronique de l’Eurodrone | 15 octobre 2025 : conception validée | Programme Eurodrone |
| Euroflir sur TB2 | Optronique pour drone turc | 12 mai 2026 : protocole d’accord | Baykar |
| Turboréacteurs | Moteurs du drone cible Falcon | 3 novembre 2026 : partenariat | UVAD Technologies |
Pour le reste, l’offre de Safran ressemble à une boîte à outils : des yeux, une navigation qui tient sans GPS, un moteur et de quoi faire dévier un drone hostile. Le drone Patroller était l’exception, l’engin entier.
Le drone Patroller, dix ans de programme pour l’armée de Terre
Le 5 avril 2016, à Montluçon, le ministre de la Défense Jean-Yves Le Drian assiste à la notification du programme « système de drones tactiques » (SDT). Le maître d’œuvre s’appelle alors Sagem, filiale de Safran. Le contrat, d’environ 330 millions d’euros selon le Sénat, prévoit quatorze aéronefs pour succéder dès 2018 aux Sperwer du 61e régiment d’artillerie. La cellule du Safran Patroller est la plate-forme ES-15 de l’allemand Ecarys.
Sur le papier, le drone Patroller a de quoi plaire. La fiche de l’armée de Terre donne 18 mètres d’envergure, 1,2 tonne au décollage, 6 000 mètres d’altitude et 14 heures d’autonomie, pour une portée de 150 kilomètres (450 avec relais). Le communiqué de Safran de 2016 annonçait des vols « de classe 20 heures ». La fiche militaire s’en tient à 14.
Un système du drone Patroller compte cinq aéronefs, deux stations de commande, un conteneur logistique et 28 spécialistes. À bord, une boule Euroflir 410 de Safran observe dans quatre bandes spectrales, à côté d’un radar SAR-GMTI. La guerre électronique, voire un armement, devaient suivre.
Les essais ont traîné. En juin 2019, Safran annonce les vols de qualification au centre DGA Essais en vol d’Istres, plus de 220 vols au compteur, et vise une livraison fin 2019. La même année, selon le Sénat, un accident survient lors d’un vol de réception industrielle. À l’été 2021, six semaines en Finlande donnent 21 vols et 76 heures. Le ministère des Armées date du 6 février 2024 le premier envol du drone Patroller de l’armée de Terre ; les premiers exemplaires arrivent au 61e RA, à Chaumont, au début de 2024.
Safran Patroller : pourquoi l’armée de Terre a tourné la page
L’avis budgétaire de l’Assemblée nationale du 29 octobre 2025 range parmi les retards de 2024 la commande de 14 vecteurs aériens SDT et la livraison de 9 drones. Il relève une cible des SDT divisée par deux et écrit que la trame haute est « en rupture capacitaire depuis 7 ans en raison des retards du drone Patroller ».
Le 13 mai 2026, devant la commission de la défense du Sénat, le général Pierre Schill, chef d’état-major de l’armée de Terre, tranche : « le SDT Patroller est un échec pour plusieurs raisons ». Un besoin trop ambitieux. Un industriel qui a voulu y répondre « alors que les conditions industrielles n’étaient pas réunies ». Une DGA qui n’a pas assez rapproché le besoin du réalisable. Le nœud, selon lui : la navigabilité d’un drone certifié pour voler automatiquement, y compris au-dessus de zones habitées.
Il a donc fallu « y mettre fin dans sa forme initiale », sans enterrer le Safran Patroller : « Est-ce la fin du Patroller ? Non car il existe des possibilités d’export. » Pour voir jusqu’à 200 kilomètres devant la ligne de contact, l’armée a acheté des drones « sur étagère » à quatre industriels que le général n’a pas nommés.

Le rapport du Sénat du 7 juillet 2026 ajoute que la ministre des Armées, Catherine Vautrin, a annoncé l’abandon du programme devant la commission de la défense de l’Assemblée. Le relais passe au programme ADAPT (150 millions d’euros) pour acheter plus vite des drones tactiques, légers ou non. La loi de programmation actualisée vise au moins 40 systèmes de ces deux familles en 2030, et 80 en 2035.
La leçon dépasse le seul Safran Patroller : pour les sénateurs, un programme de drone pensé sur plus d’une décennie risque de livrer des capacités « déjà dépassées au moment de leur mise en service ». Difficile de leur donner tort après l’Ukraine. Pour situer le Patroller parmi les appareils des trois armées, voyez notre tour des drones militaires français et de leurs fabricants.
Skyjacker Safran : le leurrage GNSS contre les essaims de drones
Côté anti-drones, le nom à retenir est Skyjacker. Le 15 juin 2026, au salon Eurosatory, Safran Electronics & Defense a annoncé un contrat avec un pays européen non nommé pour sa version Skyjacker Advanced, afin de protéger infrastructures critiques, sites stratégiques et moyens militaires.
Le principe : neutraliser des essaims de drones hostiles « en modifiant leur trajectoire grâce à la simulation de signaux de navigation ». C’est du leurrage GNSS : le drone reçoit de faux signaux de satellites et se croit ailleurs. La version Advanced ajoute un commandement et contrôle ouvert à d’autres capteurs et effecteurs. Le 4 novembre, Safran a aussi présenté le Skyjacker Safran comme capable de brouillage et de prise de contrôle à distance.
Le Sénat le cite deux fois en juillet : parmi les solutions de leurrage « actuellement déployées », qui limitent le risque de chute de débris, puis comme brique du système BASSALT, version militaire du Holosafe d’Hologarde (groupe Aéroports de Paris), pour « les drones autonomes ou faiblement dépendants de liaisons radio ». L’armée de l’Air et de l’Espace a déployé BASSALT depuis 2019 pour le G7, le 14 juillet, la Coupe du monde de rugby 2023 et les Jeux de Paris.
Un détail mérite l’attention : le même rapport écrit que la prise de contrôle d’un drone manque encore aux armées françaises. Safran la revendique pour le Skyjacker Safran, le Parlement ne la voit pas en service chez nous. Les deux peuvent être vrais, selon la version livrée.
Côté télépilotes civils, notre article sur le brouillage GPS et sa différence avec le leurrage explique ce que subit un drone de loisir trompé, et notre dossier détecter, identifier, neutraliser : qui en a le droit dit qui peut employer ces moyens en France.
Safran pousse aussi Land OmniGuard, lancé le 16 juin 2026 : sur un véhicule, le capteur passif VAMPIR NG détecte sans émettre, le viseur PASEO identifie et suit, la centrale GEONYX localise sans GNSS. Un premier contrat est signé.
Avec MSI-Defence Systems, des viseurs Safran sur les canons
Le 4 novembre 2026, Safran Electronics & Defense et le britannique MSI-Defence Systems ont signé un protocole d’accord pour développer et vendre ensemble des systèmes anti-drones. Les viseurs optroniques de Safran iront sur les tourelles navales SEAHAWK et terrestres TERRAHAWK de MSI, et le Skyjacker Safran complète l’offre.
Un premier contrat existe, remporté par MSI auprès d’une marine européenne de l’OTAN non nommée : des tourelles SEAHAWK DS30M à canon de 30 mm pour des chasseurs de mines, avec des livraisons en 2027. Chaque tourelle reçoit un VIGEO, version marine du viseur terrestre du groupe, avec acquisition de cible jour et nuit, télémétrie laser et conduite de tir.
Pourquoi un canon contre un drone ? Une frégate française a déjà abattu au canon un drone en mer Rouge en avril 2025. Safran insiste sur le prix : sa gamme va des viseurs « simples et économiques pour les grandes flottes » aux systèmes longue portée. D’autres misent sur l’interception en vol, comme l’intercepteur DroneHunter entré au catalogue de MBDA ou le RapidEagle, intercepteur français. Safran reste sur l’œil et la conduite de tir, son métier d’origine.
Moteurs et optronique : Safran dans les drones des autres
Pour les moteurs, il faut regarder Safran Power Units. Le 3 novembre 2026, à Euronaval (Villepinte, du 3 au 6 novembre), la filiale a annoncé un partenariat avec le canadien UVAD Technologies : deux de ses turboréacteurs propulseront le Falcon, drone cible supersonique et réutilisable pour l’entraînement à la défense antimissile. Après des essais au sol en 2026, les essais en vol sont prévus en 2027.
Le Falcon reste une cible d’entraînement. Chez Safran, drones cibles et missiles partagent la même famille de produits, les turboréacteurs de Safran Power Units, dont la gamme TR40 dépasse 1 200 moteurs livrés.
Pour l’optronique, la boule Euroflir est la signature drone du groupe. L’Euroflir 410 équipe le Patroller. L’Euroflir 610 de l’Eurodrone a franchi sa revue de conception détaillée (annonce du 15 octobre 2025). Ce programme, géré par l’OCCAR avec Airbus Defence and Space en maître d’œuvre, doit livrer 20 systèmes et plus de 60 drones à quatre pays, dont la France. Pour le reste du catalogue, voyez les drones d’Airbus et leurs commandes françaises.
Le 12 mai 2026, Safran a signé avec le turc Baykar un protocole d’accord pour intégrer l’Euroflir aux drones TB2. Le 15 juin, il annonçait avec Theon une future coentreprise de boules optroniques de moins de 8 kilos, pour des systèmes déployés en nombre. Là où le drone Patroller jouait le haut de gamme, Safran vise la quantité.
Ce que cela change pour la défense française
Premier effet : le renseignement dans la profondeur ne repose plus sur un seul système. Les drones achetés à quatre industriels, puis le programme ADAPT, prennent le relais du drone Patroller. Le général Schill ne veut plus « figer pour quinze ans le choix d’un système unique ». Safran, lui, garde la piste de l’export.
Deuxième effet : l’argent suit. Selon le Sénat, la loi de programmation 2024-2030 réservait environ 5 milliards d’euros aux drones, à 90 % pour de grands programmes, dont 0,5 milliard pour le système de drone tactique. L’Assemblée relève que les autorisations d’engagement des drones aériens passent de 78 millions d’euros en 2025 à 409 millions en 2026.
Troisième effet : c’est dans la lutte contre les drones que Safran reste le plus visible pour les armées françaises, avec le Skyjacker dans BASSALT. Côté naval, en revanche, le groupe n’a pas grossi : ses négociations exclusives pour racheter Exail Technologies ont pris fin le 3 juillet 2026 sans accord.
Notre lecture, au 7 novembre 2026 : dans le dossier Safran, drone veut dire capteur, navigation et parade, bien plus qu’engin complet. Le Safran Patroller a coûté dix ans à l’armée de Terre. Ses équipements, eux, se vendent.
Foire aux questions
Le drone Patroller de Safran est-il abandonné ?
Dans sa forme initiale, oui. Le 13 mai 2026, le chef d’état-major de l’armée de Terre a parlé d’« échec » devant le Sénat. Le rapport sénatorial du 7 juillet 2026 précise que la ministre des Armées a annoncé l’abandon du programme. L’export reste possible, selon le général Schill.
Pourquoi le Safran Patroller a-t-il pris autant de retard ?
Le Sénat cite un accident en 2019 lors d’un vol de réception industrielle. Le général Schill pointe la navigabilité : l’armée voulait un drone certifié pour voler automatiquement au-dessus de zones habitées, une exigence lourde pour un industriel qui n’était pas avionneur à l’origine. Les livraisons, prévues en 2018 puis en 2022, n’ont commencé qu’au début de 2024.
Qu’est-ce que le Skyjacker Safran ?
Un système anti-drones de Safran Electronics & Defense. Il fait dévier les drones hostiles, y compris en essaim, en simulant des signaux de navigation par satellite. Safran le présente aussi comme capable de brouillage et de prise de contrôle à distance. En France, il est intégré au système BASSALT, selon le Sénat.
Quelle différence entre le Patroller et l’Eurodrone ?
Le Patroller est conçu par Safran. Drone de renseignement de l’armée de Terre, il a 18 mètres d’envergure, pèse 1,2 tonne et tient 14 heures en vol. L’Eurodrone est un drone européen de moyenne altitude et longue endurance (MALE), destiné à la France, l’Allemagne, l’Italie et l’Espagne, avec Airbus Defence and Space comme maître d’œuvre. Safran y fournit un capteur, la boule optronique Euroflir 610.
Sources
- Ministère des Armées : fiche « PATROLLER : Système de drone tactique »
- Ministère des Armées : « Le drone Patroller décolle », 21 février 2024
- Ministère des Armées : Esprit défense n° 10, « le défi de la dronisation », 15 mars 2024
- Assemblée nationale : avis n° 2048 (PLF 2026), Équipement des forces, 29 octobre 2025
- Sénat, commission de la défense : audition du général Pierre Schill, 13 mai 2026
- Sénat : rapport n° 861 (2025-2026), « La guerre des drones », 7 juillet 2026
