MBDA et Fortem : l’intercepteur DroneHunter entre dans la défense aérienne
Le 12 octobre 2026, le Fortem DroneHunter a changé de catégorie. Ce drone américain qui attrape les autres au filet entre au catalogue de MBDA, le missilier européen, accompagné d’un engin nettement moins pacifique : FireThorn, un intercepteur de drones armé, conçu à deux. L’annonce, datée de Varsovie et de Washington, est tombée le jour d’ouverture du salon annuel de l’AUSA (l’association de l’armée de terre américaine), dans la capitale fédérale.
Pour un télépilote français, rien de tout cela ne se commande en ligne. Tant mieux. Mais l’accord en dit long sur la façon dont l’Europe compte se défendre contre les drones hostiles, et sur les règles qui encadrent, chez nous, ce genre de machine.
Ce que MBDA et Fortem ont annoncé le 12 octobre
Les deux industriels ont publié chacun leur texte, le communiqué de Fortem et l’article de MBDA, et ils racontent la même histoire. MBDA proposera désormais à ses clients militaires et gouvernementaux les intercepteurs DroneHunter. Pas comme un système autonome à poser à côté des autres : comme une couche supplémentaire, branchée sur le réseau de défense aérienne que ces clients exploitent déjà. L’information a d’abord circulé dans la presse spécialisée, DroneLife en tête, mais les deux communiqués suffisent à tout recouper.
Qui sont-ils ? Fortem Technologies est une société privée installée à Lindon, dans l’Utah, soutenue entre autres par Lockheed Martin, qui a d’ailleurs mené sa levée de 50 millions de dollars bouclée fin septembre. MBDA, c’est l’autre poids lourd : le groupe est né du regroupement des activités missiles d’Airbus, de BAE Systems et de Leonardo, et revendique 45 systèmes d’armes au service de 90 forces armées.
Le second volet s’appelle FireThorn. C’est un intercepteur entièrement autonome, développé en commun : Fortem fournit une cellule rapide guidée par radar, MBDA une charge militaire homologuée par l’OTAN. La cible affichée, ce sont les drones d’attaque à sens unique et d’autres appareils hostiles, Shahed/Geran et Orlan compris. Là où le DroneHunter capture, FireThorn détruit.
Ce qui manque ? Aucun montant, aucun client, aucun calendrier. Les ventes restent soumises aux autorisations d’exportation applicables, précise Fortem. Son PDG, Jon Gruen, résume la philosophie de l’accord : à l’entendre, les armées n’ont pas besoin d’un gadget isolé de plus, elles veulent des intercepteurs autonomes qui se branchent sur une architecture en laquelle elles ont déjà confiance. FireThorn est exposé sur le stand 453 de MBDA à l’AUSA, du 12 au 14 octobre.
Fortem DroneHunter : comment l’intercepteur attrape un drone

Le principe tient en une phrase : un drone chasse un drone. Le Fortem DroneHunter F700, le modèle présenté sur le site du fabricant, vole seul, guidé par radar, de jour comme de nuit. Fortem insiste sur un point : la machine a été dessinée pour ce métier dès le départ, au lieu d’être bricolée à partir d’une cellule du commerce. Elle vise ce que le fabricant appelle les drones des groupes 1 et 2, du petit quadricoptère acheté en magasin jusqu’aux gros appareils à voilure fixe.
L’arme, c’est le filet. Pour un petit drone, le filet reste relié à l’intercepteur par une longe : la cible pend sous le DroneHunter, qui l’emporte vers une zone sûre. Pour un appareil plus lourd, le dispositif DrogueChute projette un grand filet attaché à un parachute, et la proie redescend lentement, ce qui laisse le temps d’évacuer le dessous. Fortem affirme que 15 % seulement des cibles échappent au premier tir. Chiffre maison, à prendre comme tel.
Pourquoi s’embêter avec un filet quand on peut brouiller ? L’argument de Fortem est simple : un drone programmé pour suivre des points GPS, sans émettre le moindre signal radio, n’offre rien à brouiller. C’est un argument de vendeur, évidemment. Il rejoint pourtant une inquiétude bien réelle, celle des drones guidés par fibre optique, contre lesquels l’OTAN a lancé un challenge d’innovation. Autre avantage, plus discret : un drone capturé entier se dissèque. La preuve reste intacte, ce que MBDA met justement en avant pour les zones densément peuplées.
La machine a aussi pris du galon. En janvier 2026, Fortem a commencé à livrer le DroneHunter 5.0 : deux caméras embarquées, davantage de puissance de calcul et un logiciel de commandement, SkyDome, capable de coordonner jusqu’à cinq intercepteurs contre cinq menaces simultanées. L’appareil est conçu et fabriqué aux États-Unis. Le même mois, la task force anti-drone du Pentagone, la JIATF 401, annonçait son premier achat au titre du programme Replicator 2 : deux systèmes DroneHunter F700, attendus d’ici avril, pour protéger des installations militaires et des infrastructures critiques sur le sol américain.
De Farnborough 2024 à FireThorn : deux ans de travail commun
Le rapprochement ne date pas d’hier. En juillet 2024, au salon de Farnborough, MBDA présentait pour son système Sky Warden un nouveau concept d’effecteur : une munition lancée depuis le sol contre les micro et mini drones de classe 1, les petits drones de classe 2 et les munitions rôdeuses. L’idée, montée avec Fortem et sa technologie DroneHunter, consistait à poser une charge militaire sur un drone pour neutraliser une menace à moindre coût. La version anglaise du communiqué précisait un guidage radiofréquence et une charge à fragmentation dirigée.
Un détail mérite d’être relevé. Aujourd’hui, les deux entreprises parlent d’un DroneHunter « intégré » à l’architecture Sky Warden dès 2024. Les textes de l’époque décrivaient plutôt un effecteur armé bâti sur cette technologie, pas le chasseur à filet lui-même. Le lien avec FireThorn n’est écrit nulle part noir sur blanc, mais la parenté saute aux yeux : un drone de Fortem, une charge de MBDA, des cibles du même genre. Seule différence affichée, le guidage annoncé passe au radar.

La démonstration italienne qui avait précédé ce salon donne une idée du « mille-feuille » visé. Devant 17 délégations de clients, Sky Warden avait bloqué des drones par brouillage, en avait capturé avec des drones chasseurs, en avait neutralisé au laser et avait détruit un drone « de type Shahed » avec un missile Mistral 3, à très longue distance. Chaque menace, son effecteur.
Sky Warden, le système MBDA anti-drone qui accueille l’intercepteur
Sky Warden, c’est la colonne vertébrale. Le système agrège des radars, des capteurs radiofréquence passifs et des caméras électro-optiques ; une intelligence artificielle aide les opérateurs à identifier et à classer la menace, puis propose l’effecteur le plus adapté. Côté MBDA, anti-drone rime avec catalogue large : le laser HELMA-P de CILAS, des brouilleurs omnidirectionnels et directionnels, des intercepteurs HTK (pour « hit-to-kill ») et le missile Mistral 3. MBDA annonce une couverture qui va des micro-drones aux drones tactiques, jusqu’à huit kilomètres.
Le produit s’est mis à voyager. MBDA a signé en novembre 2025 son premier contrat d’exportation de Sky Warden, avec un pays du Moyen-Orient dont le nom n’a pas été donné. Quelques semaines plus tôt, en octobre 2025, l’agence européenne Frontex avait fait passer des essais en conditions réelles aux finalistes de son concours anti-drone, MBDA France compris, sur une base de l’armée de l’air portugaise. MBDA affirme en être sorti vainqueur, désigné meilleur système pour protéger les frontières de l’UE. Détail parlant : le groupe dit y avoir employé, parmi ses effecteurs, des drones « attrapeurs » équipés de filets.
Alors pourquoi ajouter le Fortem DroneHunter ? Parce qu’un laser ou un Mistral 3 ne s’emploient pas n’importe où. Au-dessus d’une base entourée d’habitations, d’un port ou d’un grand événement, tirer un missile sur un quadricoptère serait disproportionné, et le brouillage ne mord pas sur tout. Le filet du DroneHunter comble ce trou. Ce n’est pas spectaculaire. C’est même un peu artisanal, vu de loin. Mais c’est probablement la brique MBDA anti-drone la plus utilisable en zone peuplée.
Ce que l’accord dit de la défense européenne contre les drones
Le décor européen a changé vite. Le 11 février 2026, la Commission européenne a publié son plan d’action sur la sécurité des drones et la lutte contre les drones. Quatre priorités : la préparation, la détection, une réponse coordonnée et la préparation de la défense. Le texte doit servir de socle à l’initiative européenne de défense contre les drones et au projet Eastern Flank Watch, et la Commission propose que chaque État nomme un coordinateur national de la sécurité des drones. Côté argent, elle renvoie au Fonds européen de la défense, au programme EDIP et aux prêts SAFE.
On est loin du « mur anti-drones » dont parlaient les ministres européens à l’automne 2025, image frappante mais floue. Le plan de février parle plutôt de coordination, de détection et de production en série. Et l’accord autour du DroneHunter coche exactement ces cases : des briques qu’on assemble, plutôt qu’un grand mur.
Le choix de Varsovie pour dater l’annonce n’a rien d’anodin. Jon Gruen l’a faite avant de se rendre au Warsaw Security Forum, et MBDA a inauguré le 7 septembre, à Czosnów, sa première installation industrielle en Pologne. Le flanc est de l’Europe sert de banc d’essai à ces technologies : c’est dans la région baltique que des industriels ont revendiqué, en 2025, la première interception anti-drone entièrement automatisée de la région.
Reste une question qui fâche. Un groupe européen, champion revendiqué de l’autonomie stratégique, intègre le Fortem DroneHunter, un intercepteur de drones conçu et fabriqué aux États-Unis, dont la vente dépend d’autorisations d’exportation. Pragmatique, oui : intégrer va plus vite que développer, et Jon Gruen le dit lui-même en parlant d’une « voie plus rapide » pour protéger troupes et bases. Souverain, beaucoup moins. MBDA garde ses propres intercepteurs HTK, ce qui laisse le choix au client.
Et la France ? Aucun des deux communiqués ne la cite, ni elle ni aucun autre client. Nos armées travaillent de leur côté : l’armée de l’Air et de l’Espace a durci son socle de lutte antidrone, puis a mis sa chaîne à l’épreuve en septembre 2026 lors de l’exercice XLAD26. Un intercepteur à filet n’y serait pas une idée exotique.
En France, capturer un drone reste l’affaire de l’État
Ce point ne bouge pas, DroneHunter ou pas. L’article L213-2 du code de la sécurité intérieure réserve la neutralisation d’un drone aux services de l’État qui concourent à la sécurité intérieure ou à la défense nationale, et aux établissements publics qui concourent à la défense. Il faut une menace imminente, et les mesures prises doivent rester adaptées, nécessaires et proportionnées. Notre article sur ce que dit le droit français de la neutralisation de drones détaille ce cadre et les démarches possibles.
Depuis le 19 août 2026, la version en vigueur de ce même article ouvre une porte étroite : les opérateurs d’importance vitale, et le cas échéant leurs prestataires, peuvent être autorisés à employer ces dispositifs. Sous conditions : autorisation administrative motivée, agents formés, information immédiate des représentants de l’État et d’un officier de police judiciaire. Un décret en Conseil d’État doit en fixer les modalités.
Concrètement ? Un particulier, un club, une société de sécurité ordinaire n’ont pas le droit de capturer un drone au filet, de le brouiller ou de l’abattre, même au-dessus de leur propre terrain. Leur seule marge : détecter, documenter, alerter les forces de l’ordre. Un Fortem DroneHunter acheté par une entreprise française sans autorisation serait illégal à l’emploi, point.
Et pour vous, télépilote, l’affaire se lit à l’envers. Le DroneHunter et ses concurrents sont faits pour attraper des drones qui n’ont rien à faire là où ils volent. Un drone de loisir égaré près d’une base, d’un site sensible ou d’un aéroport peut en faire partie, avec, à la clé, les sanctions prévues en cas de survol interdit. La meilleure protection reste la plus banale : vérifier les restrictions avant chaque vol.
Foire aux questions
Qu’est-ce que le Fortem DroneHunter ?
Le Fortem DroneHunter est un intercepteur de drones autonome, guidé par radar, conçu par l’Américain Fortem Technologies. Il capture les drones hostiles au filet : un petit drone reste suspendu sous l’intercepteur, qui l’emporte vers une zone sûre, tandis qu’un appareil plus lourd est freiné par un filet relié à un parachute. Depuis le 12 octobre 2026, MBDA le propose à ses clients de défense, intégré à leurs réseaux existants.
Quelle différence entre le DroneHunter et FireThorn ?
Le DroneHunter capture, avec un risque limité de dégâts autour de la cible, ce qui le destine aux zones peuplées et permet de récupérer le drone intact. FireThorn détruit : c’est un intercepteur autonome co-développé par Fortem et MBDA, qui associe une cellule guidée par radar à une charge militaire MBDA homologuée par l’OTAN, contre les drones d’attaque à sens unique.
Un particulier ou une entreprise peut-il utiliser un intercepteur de drones en France ?
Non. L’article L213-2 du code de la sécurité intérieure réserve la neutralisation d’un drone aux services de l’État et aux établissements publics concourant à la défense. Depuis le 19 août 2026, seuls certains opérateurs d’importance vitale peuvent être autorisés, au cas par cas et selon des modalités fixées par décret. Face à un drone suspect, la seule réaction permise reste d’alerter les autorités.
Le DroneHunter est-il déjà en service ?
Oui. En janvier 2026, la task force anti-drone du Pentagone a choisi deux systèmes DroneHunter F700 pour le premier achat du programme Replicator 2, afin de protéger des sites militaires et des infrastructures critiques aux États-Unis. Fortem affirme aussi que son matériel a été déployé en Ukraine, au Moyen-Orient et en Asie de l’Est.
Sources
- Légifrance : article L213-2 du code de la sécurité intérieure (version en vigueur depuis le 19 août 2026)
- Commission européenne, DG Industrie de défense et espace : plan d’action sur la sécurité des drones et la lutte contre les drones (11 février 2026)
- Frontex : concours C-UAS (lutte contre les drones aux frontières extérieures de l’UE)
- US Army : premier achat Replicator 2 de la JIATF 401 (janvier 2026)

