Le soir du jeudi 17 avril 2025, une frégate de la Marine française a abattu au canon un drone en mer Rouge. L’engin venait du Yémen. Le bâtiment rentrait vers Djibouti après deux escortes de navires de commerce pour l’opération Aspides, la mission navale de l’Union européenne, et le drone menaçait, selon l’état-major des armées, une route commerciale majeure. Au canon, pas au missile : c’est ce détail qui rend l’épisode intéressant.
L’annonce est tombée dans la nuit, sur le compte X de Sébastien Lecornu, alors ministre des Armées, et la vidéo a suivi le lendemain. D’où une date souvent décalée : la première version de cet article, comme une partie de la presse, plaçait le tir au 18 avril. C’est le jour de la vidéo, pas celui de l’interception. Voici ce que disent les sources officielles, et ce que ces tirs apprennent sur la lutte anti-drone navale.
17 avril 2025 : ce que confirment les sources officielles
Le texte de référence est le point de situation des opérations du ministère des Armées du 17 au 29 avril 2025. Trois phrases, pas une de plus. Dans la soirée du 17 avril, « la frégate française déployée sur zone dans le cadre de l’opération ASPIDES a détecté un drone en provenance du Yémen menaçant le trafic maritime », puis l’a détruit au canon « afin de supprimer la menace ».

Le Figaro a publié le message plus détaillé de l’état-major : la frégate venait de terminer deux escortes et faisait route vers Djibouti. Sébastien Lecornu résumait sur X : « Elle l’a détruit au canon afin de supprimer la menace. » Sur la vidéo diffusée ensuite, on entend « cible détruite ».
Ce que la Marine française n’a pas dit compte presque autant. Le nom du navire n’a pas été donné : Air & Cosmos, en recoupant les images, penche pour la frégate multimissions Languedoc et reconnaît son canon de 76 mm. Le lanceur non plus. Les rebelles houthis, qui attaquent les navires de la zone depuis novembre 2023, sont les suspects évidents ; l’état-major s’est gardé de les nommer, et nous ferons de même.
Marine française en mer Rouge : les interceptions vérifiées depuis 2023
Ce n’était pas le premier drone en mer Rouge à tomber sous les tirs français, loin de là. Depuis décembre 2023, les frégates ont ouvert le feu à plusieurs reprises, d’abord sous commandement national, puis sous la bannière européenne. Voici les épisodes rattachés à une source officielle (liste non exhaustive) :
- 9 décembre 2023 : la frégate Languedoc, en patrouille depuis la veille, abat deux drones venus du Yémen. Au Sénat, Sébastien Lecornu précise que des missiles Aster 15 ont été tirés « en légitime défense ».
- 11 décembre 2023 : la même frégate détruit un drone qui menaçait le pétrolier norvégien Strinda.
- 9 mars 2024 : dans le golfe d’Aden, une frégate française de l’opération Aspides abat quatre drones en profil d’attaque, selon le texte du communiqué européen (son titre en annonce trois).
- Nuit du 19 au 20 mars 2024 : la frégate Alsace détruit trois drones, dont un par la mitrailleuse de 7,62 mm de son hélicoptère Panther.
- 21 mars 2024 : une frégate française intercepte trois missiles balistiques dans le sud de la mer Rouge.
- Août 2024 : après l’attaque du pétrolier grec Sounion, le 21, la frégate Chevalier Paul secourt les 29 membres d’équipage ; un drone de surface qui s’approchait est détruit pendant le sauvetage.
- 17 avril 2025 : le drone abattu au canon.
Ce qui frappe, c’est l’éventail des armes. En décembre 2023, la Languedoc répondait au missile. En mars 2024, le commandant de l’Alsace a employé « l’ensemble de nos systèmes d’armement, du missile Aster à la mitrailleuse 12,7 ». En avril 2025, le canon a suffi. La pression, elle, ne faiblit pas : dès janvier 2024, le vice-amiral Slaars, qui commandait le dispositif français, comptait côté houthi « des dizaines de drones », plus de 20 missiles balistiques et une dizaine de missiles antinavires.

L’opération Aspides, un bouclier strictement défensif
L’Union européenne a lancé l’opération Aspides (« bouclier » en grec) le 19 février 2024. La décision du Conseil qui la fonde tient en trois verbes : accompagner les navires, partager la connaissance de la situation maritime, les protéger contre les attaques en mer. Sa zone va de Bab el-Mandeb au détroit d’Ormuz, eaux internationales seulement.
Le mot qui compte est « défensif ». L’amiral Jean-Marc Bordier, commandant en second de l’opération, le disait au ministère des Armées : « Il n’est pas question de détruire des objectifs à terre. » On ne tire que pour protéger les navires qui le demandent, et toute riposte reste, rappellent les communiqués de l’opération, nécessaire et proportionnée. À l’automne 2024, Aspides revendiquait plus de 250 navires de commerce protégés, avec 21 États membres participants.
Prévue jusqu’en février 2025, l’opération Aspides a été prolongée deux fois : la version consolidée de la décision, à jour au 30 mars 2026, fixe sa fin au 28 février 2027. Depuis mars 2026, elle doit aussi surveiller les menaces sur les infrastructures sous-marines critiques, former les forces maritimes de Djibouti et coopérer avec les garde-côtes yéménites. Le trafic, lui, ne s’est pas remis : en octobre 2025, le chef d’état-major de la Marine évoquait une baisse de 50 % depuis 2023 et des attaques qui « reprennent périodiquement ».
Canon, Aster ou Mistral : la question du coût
Pourquoi le canon ? Aucun communiqué ne l’explique, mais les chiffres parlent. À la séance du Sénat du 11 décembre 2023, Cédric Perrin, président de la commission de la défense, rappelait qu’un missile Aster 15 « coûte 1 million d’euros » et qu’« il faut trois ans pour le fabriquer ». En face, un drone iranien de type Shahed vaudrait autour de 20 000 dollars, selon Le Figaro. Le rapport est brutal.
À nuancer, pourtant. Air & Cosmos rappelait que le coût d’une interception inclut ce qu’elle protège : le navire, l’équipage, la cargaison, les assurances. Vu ainsi, même un Aster 15 devient vite rentable. Le stock reste la vraie limite : un missile qui demande trois ans de fabrication ne se remplace pas au rythme des salves houthies.
La Marine française en a tiré les conséquences. Devant la commission de la défense de l’Assemblée nationale, le 23 octobre 2025, l’amiral Nicolas Vaujour, chef d’état-major de la Marine, annonçait le retour de missiles plus petits, « notamment le SATCP Mistral, bien plus efficace contre les drones que ne le sont les Aster », plus de nouveaux brouilleurs et de nouvelles conduites de tir. Même logique chez les intercepteurs bon marché, comme le DroneHunter que MBDA vient d’ajouter à son catalogue, ou les armes laser anti-drone : un coût par tir bien inférieur à celui d’un missile, du moins sur le papier.
Lutte anti-drone navale : tout se joue avant le tir
Le canon a une contrepartie. Il oblige à laisser le drone approcher, donc à l’avoir détecté tôt, suivi sans le perdre et identifié sans erreur. Le délai peut être très court : lors de l’attaque de mars 2024, selon son commandant, l’équipage de l’Alsace n’avait eu que quelques secondes pour agir. C’est là que se joue la lutte anti-drone navale, bien plus que dans le tir lui-même.
La Marine l’a compris dès sa première interception. Son retour d’expérience sur la Languedoc pointait trois besoins : distinguer un drone suicide d’un drone de surveillance, vérifier qu’aucun humain ne se trouve dans une embarcation dronisée avant d’engager, voir à coup sûr le résultat d’un tir pour ne pas gaspiller de munitions. Réponse : des boules optroniques PASEO XLR sur les frégates de premier rang, un mois à peine après le constat. Un délai rare dans l’armement.
Depuis, l’entraînement a changé d’échelle. Lors d’un récent exercice Wildfire au large de Toulon, « des dizaines de drones aériens et de surface » ont attaqué les bâtiments, racontait l’amiral Vaujour. Abattre un drone isolé reste selon lui « relativement simple » ; l’essaim, beaucoup moins. La Marine française a même testé des canons bitubes « rappelant ceux de la Seconde guerre mondiale », et elle développe ses propres engins, comme le futur drone de la Marine nationale testé en mer.
À terre, le même travail se fait, on l’a vu avec l’exercice XLAD26. Rien de tout cela ne concerne le télépilote de loisir, bien sûr : en France, la neutralisation de drones obéit à un cadre légal strict. Mais la leçon de la mer Rouge vaut partout : détecter tôt, identifier sans se tromper, proportionner l’arme à la menace.
Foire aux questions
Quand la Marine française a-t-elle abattu ce drone en mer Rouge ?
Dans la soirée du jeudi 17 avril 2025, selon le ministère des Armées. La frégate, engagée dans l’opération Aspides, rentrait vers Djibouti. Le 18 avril, souvent cité, est le jour de la vidéo et des premiers articles de presse.
Qui a lancé le drone ?
Personne n’a été désigné officiellement : les armées parlent d’un drone « en provenance du Yémen ». Les rebelles houthis sont les suspects les plus probables, sans attribution officielle à ce jour.
L’opération Aspides est-elle toujours en cours ?
Oui. La décision du Conseil de l’Union européenne, consolidée au 30 mars 2026, fixe sa fin au 28 février 2027. Le mandat reste défensif : accompagner et protéger les navires, sans frappe à terre.
Pourquoi ne pas tirer systématiquement un missile Aster ?
Pour le coût, et surtout pour le stock : un Aster 15 vaut environ un million d’euros et demande trois ans de fabrication, selon le Sénat. La Marine réintroduit donc des missiles plus légers comme le Mistral, des brouilleurs et de nouvelles conduites de tir.
Sources
- Ministère des Armées : point de situation du 17 au 29 avril 2025
- Marine nationale : patrouille du Languedoc en mer Rouge (décembre 2023)
- Ministère des Armées : bilan du dispositif naval français en mer Rouge
- Ministère des Armées : Opération Aspides, péril en mer Rouge
- Marine nationale : cas d’usage de la FREMM Languedoc
- EUNAVFOR Aspides : communiqué du 11 mars 2024
- EUNAVFOR Aspides : communiqué du 22 mars 2024
- EUR-Lex : décision (PESC) 2024/583, version consolidée
- Sénat : séance du 11 décembre 2023
- Assemblée nationale : audition du chef d’état-major de la Marine (23 octobre 2025)
