Laser anti-drone : où en sont la France et les États-Unis en 2026
Un laser anti-drone ne fait pas de bruit, ne laisse aucune douille au sol et coûte, par tir, une fraction du prix d’un missile. Du moins sur le papier. Le 5 octobre 2026, le Pentagone a retenu quatre armes à énergie dirigée, trois lasers et un système à micro-ondes, qu’il va installer pendant un an sur des bases américaines. En France, la Direction générale de l’armement (DGA) a déjà commandé et testé sa propre arme laser, HELMA-P, de la société CILAS, dont un prototype devait protéger les Jeux de Paris 2024.
Arme miracle ou gadget hors de prix ? Ni l’un ni l’autre. Et aucune ne finira dans votre sac de vol.
Laser anti-drone : comment un faisceau abat un drone

Le principe tient en une phrase : concentrer assez de lumière sur un petit point du drone pour le chauffer jusqu’à la casse. Pour HELMA-P, la DGA décrit une réponse graduée : d’abord éblouir la caméra d’observation, puis, si besoin, altérer la structure d’un mini ou micro-drone de 100 grammes à 25 kilos, qui tombe en quelques secondes. En 2021, le Sénat parlait d’un dépôt de chaleur qui détruit les composants électroniques jusqu’à 1 000 mètres, en 7 secondes environ par drone lors des essais.
Ces secondes comptent. Une arme laser doit garder son faisceau sur le même point pendant tout ce temps, donc suivre un drone qui bouge et vibre. D’où la poursuite automatique par vidéo et lidar de HELMA-P, un ensemble de 80 kg selon la fiche du ministère des Armées. Et d’où une contrainte qu’on retrouvera plus bas : le laser anti-drone traite ses cibles l’une après l’autre.
Le vrai atout du laser anti-drone est ailleurs. Pas de munition, donc une logistique allégée. Et aucune dépendance aux ondes radio du drone. Un drone autonome qui vole sans liaison radio échappe au brouilleur ; il n’échappe pas à la lumière. Le ministère présente d’ailleurs HELMA-P comme efficace contre les drones entièrement autonomes.
Attention au faux ami : les roquettes « guidées laser » validées sur Rafale en juillet 2026 (programme LADAC) ne relèvent pas de l’énergie dirigée. Le laser y désigne la cible, la roquette la détruit.
Micro-ondes de forte puissance : saturer l’électronique de tout un essaim
Seconde famille d’armes à énergie dirigée, les micro-ondes de forte puissance (HPM, pour high-power microwave). Ici, pas de point chaud. L’arme émet une impulsion électromagnétique très intense dans un cône, et tout ce qui s’y trouve encaisse. Carte de vol, récepteurs, contrôleurs des moteurs : l’électronique du drone sature au point de se dérégler, voire de griller.
L’intérêt saute aux yeux face à un essaim. Là où le laser enchaîne les cibles, une seule impulsion peut en neutraliser plusieurs. Epirus, qui fabrique le Leonidas américain, affirme avoir mis hors de combat 61 drones sur 61 en septembre 2025, dont un essaim de 49 d’un seul coup. Chiffre d’industriel, à prendre comme tel. Le revers est connu : l’électronique amie qui traîne dans le cône n’est pas épargnée, et la portée reste courte.
En France, les micro-ondes de forte puissance restent au stade du développement, selon le rapport du Sénat sur la guerre des drones de juillet 2026. La loi de programmation militaire 2024-2030 finance des démonstrateurs d’armes à énergie dirigée « tant laser qu’électromagnétiques », sans date de mise en service annoncée.

En France : l’arme laser HELMA-P, de Biscarrosse aux Jeux de Paris
HELMA-P (High Energy Laser for Multiple Applications – Power) est né chez CILAS, la Compagnie industrielle des lasers, installée à Orléans. Premiers développements en 2017 sur fonds propres, puis appui de l’Agence de l’innovation de défense jusqu’en 2021. Les essais menés à DGA Essais de missiles, à Biscarrosse, en 2020 et 2021 ont affiché 100 % de réussite selon la DGA. Sur des cibles d’essai, certes.
Le 8 juin 2022, la DGA notifie à CILAS le marché L2AD : 10 millions d’euros au maximum pour un prototype opérationnel, à déployer aux Jeux olympiques et paralympiques de 2024. En juin 2023, il passe trois jours à bord de la frégate Forbin, en Méditerranée. La Marine le juge « aussi performant que précis » et évoque une intégration, à terme, sur ses bâtiments. Elle connaît le problème : en décembre 2023, en mer Rouge, la frégate Languedoc abattait des drones venus du Yémen.
Puis viennent les Jeux. En mars 2024, l’armée de l’Air et de l’Espace, chargée de leur sûreté aérienne, mène l’exercice Coubertin LAD 2 : plus de 50 drones inconnus traités en deux jours. D’après CILAS, HELMA-P a ensuite été déployé en Île-de-France pendant les Jeux, dans le dispositif anti-drones de l’armée de l’Air. Le constructeur ne dit pas si le laser a tiré. Il précise que le dispositif a surtout conduit à interpeller des touristes qui ignoraient les zones interdites posées autour des sites olympiques.
Les commandes ont suivi. En juillet 2024, le ministère acquiert trois exemplaires de l’arme laser HELMA-P, relèvent les sénateurs dans leur avis sur le budget 2025, destinés aux trois armées selon CILAS. Le rapport de juillet 2026 recense, sur 2024 et 2025, « 3 effecteurs laser de 2 kW » commandés et un premier prototype opérationnel livré. L’aviation militaire rode sa chaîne (voir XLAD26, le grand exercice de septembre 2026), et les aviateurs ont étoffé leurs moyens anti-drones.
La suite s’appelle Syderal. Le 22 août 2025, la DGA a commandé à MBDA, Safran Electronics & Defense, Thales et CILAS un démonstrateur de « plusieurs dizaines de kilowatts », au moins dix fois la puissance de HELMA-P, contre drones tactiques, roquettes, obus de mortier et munitions téléopérées, pour équiper les forces vers 2030.
Reste l’argent. La loi de programmation militaire prévoyait environ 350 millions d’euros pour toute la lutte anti-drones, moins de 0,1 % de ses 400 milliards. Une rallonge de 150 millions en 2024 a permis d’anticiper les commandes d’armes à énergie dirigée. Les sénateurs jugent l’effort insuffisant. Difficile de leur donner tort.
États-Unis : quatre armes à énergie dirigée pour la JIATF-401
Côté américain, tout passe par la JIATF-401, une force interagences pilotée par l’Army et créée en 2025 pour coordonner la lutte contre les drones. Son communiqué du 5 octobre 2026, repris ensuite par la presse spécialisée (UAS Vision compris), nomme les quatre premiers systèmes d’un programme pilote imposé par le Congrès :
- AeroVironment, avec un laser palettisé de la famille LOCUST. En septembre, l’Army a commandé pour 464,8 millions de dollars sa version LOCUST X3 de 30 kW. Le communiqué ne dit pas si les systèmes du pilote en sortent, note Defense News.
- Boeing, avec le Compact Laser Weapon System de 2 ou 5 kW. Selon Boeing, sa version de 5 kW a abattu en 2024, en Arabie saoudite, des drones du groupe 3 américain, qui peuvent peser jusqu’à 600 kg environ.
- Kord, filiale de KBR, avec le Firefly, un laser palettisé de 5 à 30 kW selon le fabricant.
- Epirus, avec le Leonidas, seul système à micro-ondes de forte puissance du lot, déjà financé par l’Army en 2022 et en 2025.
Selon Defense News, ces armes iront pendant un an sur cinq bases choisies en mai, de Fort Bliss (Texas) à Grand Forks (Dakota du Nord), servies par des militaires. Objectif : mesurer en conditions réelles performances, coûts et bonnes pratiques. Qui reçoit quoi, en combien d’exemplaires, pour quel budget ? Le communiqué n’en dit rien.
Et Dugway ? En décembre, le ministère organisera sur ce terrain d’essais de l’Utah un tir comparatif pour évaluer des systèmes laser et micro-ondes supplémentaires. Une partie de la presse, dont Air & Space Forces Magazine, y voit le banc d’essai des quatre élus ; le texte officiel parle bien d’autres systèmes. Son directeur, le général Matt Ross, a prévenu en août qu’un candidat convaincant pourrait repartir avec un bon de commande. La lumière n’a pas l’exclusivité : en janvier, la même force avait réservé le premier achat de son programme accéléré Replicator 2 à l’intercepteur à filet de Fortem, que MBDA vient d’ajouter à son catalogue.
Le laser anti-drone a déjà servi pour de bon outre-Atlantique. Dans la nuit du 25 au 26 août 2026, la force déployée à la frontière mexicaine a abattu trois drones liés aux cartels avec l’Army Multipurpose High Energy Laser. La force les jugeait hostiles.
Météo, puissance, coût du tir : les limites du laser anti-drone
Premier adversaire du laser anti-drone : le temps qu’il fait. Le GAO, l’organe d’audit du Congrès américain, rappelle que le brouillard et les orages réduisent la portée et la qualité du faisceau, et que ces armes portent moins loin que les armes classiques. Le Sénat le notait déjà en 2021 pour HELMA-P : il lui faut de bonnes conditions météo. Brouillard ou orage ? Le faisceau perd de sa force en route.
Vient ensuite la puissance. Plus elle est faible, plus le laser anti-drone doit rester longtemps sur sa cible, mais plus il est compact. Entre les 2 kW de HELMA-P et les dizaines de kilowatts de Syderal, l’écart dit tout : un quadricoptère de loisir et un drone d’attaque de plusieurs centaines de kilos ne demandent pas le même effort. Face à un essaim, il faut compléter le laser par des micro-ondes, des canons ou des intercepteurs.
Troisième limite, le coût réel du tir. Un coup ne vaut qu’une fraction du prix d’un missile, et l’Army aime rappeler qu’on n’abat pas un drone bon marché avec un missile à 2 millions de dollars. Mais le général Ross se méfie lui-même du calcul au coup par coup : un système de 6 millions de dollars qui tire une fois par an, expliquait-il en août, ne revient pas à 8 cents le tir. Le pilote doit mesurer ce coût complet.
Dernière limite, et pas la moindre pour un aviateur : le ciel est partagé. En février 2026, la FAA a brièvement fermé l’espace aérien d’El Paso, au Texas, après l’emploi d’un laser anti-drone près de Fort Bliss sans coordination avec elle, avait rapporté l’Associated Press. Après des tirs de démonstration à White Sands, au Nouveau-Mexique, la FAA a conclu le 10 avril 2026 qu’avec les contrôles prévus, ces systèmes ne font pas peser de risque excessif sur les avions de ligne. Le communiqué du 5 octobre cite cette évaluation. Bonne nouvelle, mais elle vaut pour un système évalué avec ses garde-fous, pas pour n’importe quel faisceau pointé vers le ciel.
Et un particulier ? Ce qui reste interdit
Réponse courte : tout ce qui neutralise. L’article L213-2 du code de la sécurité intérieure réserve les dispositifs anti-drones aux services de l’État et à ses établissements publics concourant à la défense nationale, en cas de menace imminente. Depuis le 19 août 2026, des opérateurs d’importance vitale peuvent aussi être autorisés au cas par cas (voir ce que la loi permet face à un drone gênant). L’arrêté du 14 juin 2024 range d’ailleurs les armes à énergie dirigée, laser comme électromagnétiques, parmi ces dispositifs d’État.
Pour un particulier, la porte est fermée à double tour. Acheter, détenir ou utiliser un appareil à laser de classe supérieure à 2 hors usage autorisé est puni de six mois d’emprisonnement et de 7 500 euros d’amende (article 68 de la loi du 14 mars 2011). Le brouilleur ne vaut pas mieux : six mois et 30 000 euros. Et abattre le drone d’un voisin, c’est détruire le bien d’autrui, avec un appareil qui retombe où il veut.
Que faire face à un drone qui vous inquiète ? Le repérer, le filmer si possible, noter l’heure et prévenir la police ou la gendarmerie. Moins spectaculaire qu’un rayon laser, mais c’est la seule riposte que la loi vous laisse.
Foire aux questions
Comment fonctionne un laser anti-drone ?
Il concentre un faisceau de lumière très puissant sur un point du drone et le chauffe jusqu’à endommager sa structure ou son électronique. L’appareil tombe en quelques secondes. Un laser anti-drone ne traite qu’une cible à la fois et perd en efficacité dans le brouillard.
Quelle différence entre un laser et des micro-ondes de forte puissance ?
Le laser chauffe un point précis, une cible après l’autre. Les micro-ondes de forte puissance émettent une impulsion large qui sature l’électronique de tous les drones présents dans le cône, utile contre un essaim. Leur portée est plus courte et elles peuvent perturber des équipements voisins. Les deux relèvent de l’énergie dirigée.
La France possède-t-elle une arme laser contre les drones ?
Oui. HELMA-P, de CILAS, a été testé à terre en 2020 et 2021, puis en mer sur la frégate Forbin en juin 2023. Les armées ont reçu un premier prototype opérationnel et trois effecteurs de 2 kW ont été commandés. Syderal, bien plus puissant, est en développement pour 2030 environ.
Un particulier peut-il utiliser un laser contre un drone ?
Non. Une arme laser contre un drone reste hors de portée d’un particulier : la neutralisation est réservée aux services de l’État et, sur autorisation, à certains opérateurs d’importance vitale. Rien que détenir un laser de classe supérieure à 2 sans usage autorisé expose à six mois d’emprisonnement et 7 500 euros d’amende.
Sources
- Department of War, systèmes retenus pour le pilote JIATF-401 (5 octobre 2026)
- FAA, évaluation de sécurité des lasers anti-drones (10 avril 2026)
- Joint Task Force – Southern Border, communiqué du 27 août 2026
- GAO, Directed Energy Weapons, GAO-23-106717 (2023)
- DGA, prototype laser L2AD (16 juin 2022)
- Marine nationale, essais sur le Forbin (22 juin 2023)
- Armée de l’Air et de l’Espace, exercice Coubertin LAD 2
- DGA, démonstrateur Syderal (4 septembre 2025)
- Sénat, rapport n° 861 (2025-2026)
- Sénat, avis budgétaire 2025, équipement des forces
- Sénat, rapport n° 711 (2020-2021)
- Code de la sécurité intérieure, article L213-2
- Arrêté du 14 juin 2024 désignant les dispositifs anti-drones
- Loi n° 2011-267 du 14 mars 2011, article 68
- Code des postes et des communications électroniques, article L39-1
