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Accueil Défense et sécurité publique

Harmattan AI : IRIFI, un drone de frappe annoncé à 2 000 km sans GPS

Evelyne Par Evelyne
13 octobre 2026
dans Défense et sécurité publique
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Harmattan AI : drone IRIFI au-dessus d'un désert

Harmattan AI : IRIFI, un drone de frappe annoncé à 2 000 km sans GPS

Harmattan AI, la jeune licorne française de la défense, a dévoilé le 6 octobre 2026 IRIFI, un drone de frappe à usage unique qu’elle dit capable de parcourir jusqu’à 2 000 km sans dépendre du GPS. Le lendemain, à l’ouverture du Marrakech Air Show, le Maroc signait une lettre d’intention pour le développer et le produire chez lui. Deux annonces en quarante-huit heures. Beaucoup de chiffres, très peu de choses vérifiables de l’extérieur sur ce drone sans GPS.

Pourquoi en parler ici ? Parce que ce dossier touche des questions qui concernent aussi le télépilote de loisir : la fiabilité du signal satellite, l’IA embarquée et, surtout, qui décide quand la machine vole seule. Voici ce qui est établi, ce qui n’est qu’annoncé et ce qui reste à trancher.

Harmattan AI, de la start-up à la licorne en deux ans

L’entreprise est récente. Très récente. Fondée en avril 2024 à Paris par Mouad M’Ghari, son PDG né à Rabat, et Martin de Gourcuff, passé par Parrot puis Withings selon Next, elle assemble ses appareils à Wissous, près d’Orly. Son premier vrai succès est venu de la Direction générale de l’armement (DGA) : un appel d’offres européen remporté, puis, le 30 juin 2025, une commande de 1 000 drones du combattant pour l’armée de Terre, d’après le communiqué du ministère des Armées.

Ce drone-là n’a rien à voir avec IRIFI. C’est un quadricoptère de reconnaissance de 1,8 kg, qui porte à environ 2 km et tient 40 minutes en l’air, avec des caméras infrarouges du français Lynred. Les 1 000 premiers exemplaires ont été livrés en janvier 2026 pour l’exercice Orion 2026, et la DGA en a commandé 5 000 de plus le 28 mai 2026, à livrer au plus tard début 2027 (annonce de la DGA). Harmattan AI le vend sous le nom de Sonora.

Viennent ensuite les chiffres qui ont fait parler. Un contrat britannique annoncé pour 3 000 appareils en septembre 2025, puis, le 12 janvier 2026, une levée de 200 millions de dollars menée par Dassault Aviation, qui valorise la société à 1,4 milliard de dollars. L’avionneur, déjà maître d’œuvre du démonstrateur nEUROn, veut intégrer cette IA au Rafale F5 et au drone de combat qui doit l’accompagner. La DGA qualifie désormais Harmattan AI de « première licorne française de l’industrie de défense ».

Côté usine, Harmattan AI revendique une capacité de 10 000 unités par mois en région parisienne, chiffre publié sur son propre site en juin 2026. Aucun organisme public ne l’a confirmé. Gardez ce réflexe pour la suite : une bonne partie des chiffres vient de l’entreprise seule.

Drone IRIFI : ce qu’Harmattan AI annonce et ce qu’elle ne dit pas

Maquettes de drones sur un salon aéronautique, illustration de l’annonce d’Harmattan AI
Image d’illustration (générée). IRIFI a été montré au Marrakech Air Show sous la forme d’une maquette d’environ trois mètres de haut, selon Atlasinfo.

Sur le papier, le drone IRIFI est un « effecteur » à sens unique : il part, il frappe, il ne revient pas. La fiche publiée par Harmattan AI donne une portée « jusqu’à 2 000 km », un moteur thermique, un départ depuis un lanceur mobile conteneurisé et une charge utile « non divulguée ». C’est à peu près tout pour la partie technique.

Le communiqué du 6 octobre ajoute les promesses : une navigation embarquée qui ne s’appuie pas sur le GNSS, un guidage visuel en phase finale, un vol assez bas pour passer sous la détection radar et une précision « métrique ». Objectifs visés : dépôts, sites industriels, aérodromes, postes de commandement, nœuds logistiques.

Ce qui manque saute aux yeux. Ni vitesse, ni prix unitaire, ni masse de la charge, ni image d’un essai en vol : rien n’a été publié sur le drone IRIFI. Les 2 000 km et la navigation sans GNSS restent donc, à ce stade, des chiffres du communiqué d’Harmattan AI, pas des performances constatées par un tiers. Même chose pour la précision.

Le positionnement, lui, est assumé. Mouad M’Ghari compare IRIFI au Shahed iranien, qu’il juge bon marché mais imprécis et facile à abattre, puis aux missiles de croisière Tomahawk et Storm Shadow, très résistants mais chers et produits en petit nombre. Son idée : l’autonomie par l’IA réunirait le meilleur des deux. Selon Harmattan AI, ce type d’arme coûterait de 10 à 100 fois moins cher qu’un missile classique, un ordre de grandeur invérifiable tant que le prix reste secret. Côté français, les drones armés à usage unique faisaient surtout parler jusqu’ici à travers les munitions téléopérées promises à l’Ukraine.

Un drone sans GPS : de quoi parle-t-on vraiment ?

Le GPS est le système américain. Le GNSS désigne l’ensemble des constellations de navigation par satellite, Galileo compris. Quand Harmattan AI parle d’une navigation « indépendante du GNSS », elle affirme que son appareil peut se passer de tous les satellites de navigation, pas seulement du GPS.

Pourquoi cette insistance ? Parce que le signal satellite est devenu une cible. L’EASA, l’agence européenne de la sécurité aérienne, a publié le 3 juillet 2026 la quatrième révision de son bulletin sur le sujet. Elle y constate une hausse nette du brouillage et du leurrage depuis février 2022, surtout autour des zones de conflit, en Méditerranée, en mer Noire, au Moyen-Orient, en Baltique et dans l’Arctique. Le brouillage noie le signal. Le leurrage, plus sournois, fait calculer au récepteur une fausse position.

Comment le drone IRIFI s’en sort-il ? Harmattan AI ne le dit pas. Sa fiche évoque une navigation « multi-sources » et des capteurs embarqués censés assurer la continuité de la mission quand les liaisons ou les satellites font défaut, puis un guidage visuel à l’approche de la cible. Sur le principe, un drone sans GPS ni Galileo n’a plus que ses propres mesures pour s’orienter : ses capteurs de mouvement et ce que voit sa caméra. Le procédé exact, et sa précision réelle sur 2 000 km, restent inconnus.

Et votre drone à vous ? La plupart des machines grand public s’appuient sur le GNSS pour tenir leur position et rentrer au point de départ. Un brouillage peut donc vous priver du retour automatique au pire moment : nous avons détaillé les risques du brouillage GPS pour un drone et les bons réflexes. Côté civil, des solutions sans satellite existent déjà pour des usages précis, comme les balises au sol de Flying Eye pour l’inspection d’ouvrages. Rien à voir avec une arme. La question de fond est pourtant la même : que fait l’appareil quand les satellites se taisent ?

Qui décide de frapper ? La chaîne d’autorisation selon Harmattan AI

Schéma de la chaîne d’autorisation annoncée pour le drone IRIFI, de la désignation des cibles au guidage final
La chaîne d’engagement telle que la décrit Harmattan AI (fiche IRIFI et communiqué du 6 octobre 2026). Rien de ce schéma n’a été vérifié de façon indépendante.

C’est le cœur du sujet, et Harmattan AI le sait : elle répète la formule « autonomie dans l’exécution, autorité humaine sur l’action létale ». Concrètement, sa fiche décrit une autorisation en deux temps. D’abord, au niveau du commandement, des humains valident les cibles, les positions de lancement et les paramètres de la mission. Ensuite, une autorisation finale est donnée au moment du tir.

Après ? Le drone vole seul. Le communiqué parle d’une mission menée de bout en bout « sans aucun contrôle humain pendant l’exécution », dans les limites fixées avant le départ. Les documents publiés ne mentionnent aucune possibilité de reprendre la main en vol. Harmattan AI va même plus loin : un seul commandant, aidé par une IA qui analyse de grandes quantités d’images satellites, pourrait lancer « des dizaines de frappes autonomes ».

Voilà où se loge le débat. Harmattan AI insiste sur un point qui compte : le choix des cibles reste humain. Mais sur 2 000 km, et même sans vitesse publiée, le trajet se compterait en heures plutôt qu’en minutes. La situation au sol peut changer entre la validation et l’arrivée. Qui répond d’une erreur au bout du vol ? Le communiqué ne le dit pas, et c’est justement ce que les États tentent de cadrer à Genève.

Maroc : une lettre d’intention, pas encore un contrat

Le 7 octobre 2026, jour d’ouverture du Marrakech Air Show, l’Administration de la défense nationale marocaine et Harmattan AI Morocco, la filiale locale, ont signé une lettre d’intention sur l’acquisition, le développement et la production du drone IRIFI au Maroc. Le texte a été paraphé par le ministre délégué Abdeltif Loudyi et par Mouad M’Ghari, en présence du général Mohammed Berrid, inspecteur général des Forces armées royales, rapporte Atlasinfo. Le communiqué d’Harmattan AI présente IRIFI comme un système marocain « souverain ».

Le mot qui compte, c’est « intention ». Une lettre d’intention engage les parties sur une volonté d’acheter, pas sur un contrat ferme : aucun montant, aucun volume, aucun calendrier n’a été rendu public, comme le relève aussi Maroc Hebdo. Le document était le cinquième et dernier signé ce jour-là. Prudence, donc, avant de parler de « vente » : il n’y en a pas encore.

Le rapprochement, lui, est bien réel. Il prolonge un partenariat stratégique signé le 17 juin 2026 avec les Forces armées royales : fabrication au Maroc, centre de recherche en IA de défense à Rabat, liens avec les universités. Amir Benmahjoub, qui dirige la filiale, a indiqué au site Le360 que l’usine serait installée près de Casablanca, calendrier à venir. Le même jour, un accord d’investissement visait une plateforme industrielle d’une capacité affichée de 55 000 systèmes autonomes par an. Affichée, là encore.

Ce n’est pas le premier pas du royaume dans ce secteur : nous avions décrit l’essor de la filière drone au Maroc, de l’agriculture à la sécurité. Cette fois, l’engin est une arme de frappe à longue portée, conçue pour être produite sur place.

Vidéo en français (Medi1TV Afrique, 7 octobre 2026, 1 min 26) sur la lettre d’intention signée au Marrakech Air Show. La vidéo ne se charge qu’au clic.

Drone autonome militaire : ce que disent la France et l’ONU

Il n’existe pas de définition commune des « systèmes d’armes létaux autonomes », reconnaît le bureau des affaires de désarmement de l’ONU. Le Secrétaire général, António Guterres, juge depuis 2018 ces armes « politiquement inacceptables et moralement répugnantes ». En 2023, il recommandait aux États de conclure d’ici 2026 un instrument juridiquement contraignant pour interdire celles qui fonctionnent sans contrôle humain et encadrer les autres.

La France a sa propre grille de lecture depuis l’avis du Comité d’éthique de la défense du 29 avril 2021. Il distingue les SALA, capables de faire évoluer leurs règles au-delà du cadre fixé au départ, et les SALIA, des armes « intégrant de l’autonomie » qui restent sous la maîtrise de l’humain. Le gouvernement a déclaré renoncer aux premières. D’après la description qu’en donne Harmattan AI (cibles désignées par l’humain, paramètres arrêtés avant le tir), IRIFI se range dans la seconde case. D’après la description seulement.

Le cadre international bouge, lentement. Le 10 septembre 2026, le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères a salué l’accord des 128 États parties à la Convention sur certaines armes classiques sur un projet de rapport final, après trois ans de discussions. Le texte affirme que les humains « exercent un contrôle » sur les systèmes d’armes intégrant des fonctions autonomes. La conférence d’examen de novembre 2026, à Genève, doit décider de la suite : Paris y défend un mandat de négociation pour interdire les armes complètement autonomes et encadrer les autres.

Et l’Union européenne ? Son règlement sur l’intelligence artificielle, l’AI Act, ne s’applique pas aux systèmes utilisés exclusivement à des fins militaires, de défense ou de sécurité nationale (article 2, paragraphe 3). Pour un drone autonome militaire comme IRIFI, les limites viennent donc du droit international humanitaire et de ce qui sortira de Genève.

Ce qu’il faudra vérifier dans les prochains mois

Pour l’instant, le dossier du drone IRIFI tient en trois documents : une fiche produit, un communiqué et une lettre d’intention. C’est maigre pour juger une arme. Quatre points diront si les annonces tiennent :

  • un essai en vol public, ou au moins une mesure indépendante de la portée annoncée ;
  • un contrat ferme avec le Maroc, avec un montant et des volumes ;
  • la manière dont l’absence de reprise en main en vol sera traitée par le futur texte de Genève ;
  • la position des armées françaises : à ce jour, aucune commande d’IRIFI par la DGA n’a été annoncée.

La lutte anti-drone française, elle, s’entraîne déjà, comme lors de l’exercice XLAD26 de septembre 2026. Pour le reste du secteur, voyez notre page sur l’actualité des drones militaires.

Foire aux questions

Qui est Harmattan AI ?

Harmattan AI est une entreprise française de défense fondée en avril 2024 à Paris par Mouad M’Ghari et Martin de Gourcuff. Elle fournit à l’armée de Terre un drone de reconnaissance (1 000 livrés, 5 000 commandés en mai 2026) et a levé 200 millions de dollars en janvier 2026 auprès d’investisseurs menés par Dassault Aviation.

Le drone IRIFI vole-t-il vraiment sans GPS ?

C’est ce qu’annonce Harmattan AI : une navigation embarquée qui ne dépend pas du GNSS (GPS, Galileo et les autres) et un guidage visuel en fin de course. Aucune démonstration publique de ce drone sans GPS n’a été publiée à ce jour, et l’entreprise ne détaille pas sa méthode.

Le Maroc a-t-il acheté IRIFI ?

Pas à ce stade. La lettre d’intention signée le 7 octobre 2026 porte sur l’acquisition, le développement et la production locale d’IRIFI. Aucun prix, aucune quantité, aucun calendrier n’ont été publiés.

Un drone autonome militaire est-il autorisé en France ?

La France a déclaré renoncer aux armes létales pleinement autonomes, qui échappent à la maîtrise humaine, mais admet des systèmes « intégrant de l’autonomie » sous contrôle humain. Aucun traité spécifique n’existe encore : les négociations se poursuivent à Genève.

Sources

  • DGA, commande de 5 000 drones du combattant Delco, 23 juin 2026
  • Ministère des Armées, communiqué du 2 juillet 2025
  • Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, communiqué du 10 septembre 2026 sur les SALA
  • Comité d’éthique de la défense, avis du 29 avril 2021
  • Bureau des affaires de désarmement des Nations unies, page sur les SALA
  • EASA, bulletin SIB 2022-02R4 sur les perturbations GNSS, 3 juillet 2026
  • Règlement (UE) 2024/1689 sur l’intelligence artificielle
Lu 10
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Evelyne s'intéresse aux lieux où l'on vole : spots de vol, littoral, sites naturels et patrimoine vu du ciel. Avant de recommander un endroit, elle vérifie les restrictions qui s'y appliquent, zones militaires, parcs naturels ou espaces en mer. Elle couvre aussi les zones créées pour les drones d'État le long des côtes et leurs effets sur les vols de loisir. Au-delà de ces sujets, Evelyne couvre aussi d'autres domaines du drone, de la réglementation aux usages professionnels et de loisir.

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